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Seule et désespérée

SeuleLe jour exténué se soustrayait discrètement sur les traces conquérantes de la nuit. Elle ouvrit la porte et entra, rêveuse, solitaire, un peu triste. L’isolement , quoiqu’elle en subissait la torture, lui valait mieux qu’une amitié toujours souillée de plaintes gratuites, de ragot et de jalousie. Elle avait  rompu toute corde d’amitié avec les femmes après tant de déceptions. Elle abhorrait tellement leur comportement relativement similaire. Elle n’avait pour confident que son intérieure profondément troué par les vents des sentiments divers. Comme d’habitude, le vent avait transporté jusqu’à elle l’odeur exquise des boulevards, leur  vie et leur chaleur, et elle était sortie pour  briser la monotonie de la journée.

      Aurèle était un jardin fertile en songes. Son esprit impitoyable lui projetait toujours un film vicieux de son passé qu’elle ne voulait plus revoir. C’était celui de ses tristes jours  sous le ciel de Mendong où elle se lamentait du décès de son fiancé arraché brusquement de la vie par des malfrats. Ce malheur avait arrêté le cours du fleuve de son bonheur et l’avait plongée dans une détresse immense.

      Mais, un an après, un soleil s’était levé dans son ciel et avait un peu réchauffé les moiteurs de son cœur. Elle était tombée dans les bras d’Henri qui semblaient ainsi l’envelopper pour toute la vie. Aurèle et Henri vivaient leur lune de miel. Tant le couple aurait aimé le passer, ce beau moment, cette portion inoubliable de la vie, au loin, à la Côte d’azur, à l’autre bout de la planète bleue ! Les moyens leur causaient préjudice ; ils décidèrent de faire avec le peu que leur offrait le climat de Yaoundé. Aurèle n’avait pas trouvé son compte dans les livres, sur les bancs. Elle n’avait pour occupation que son petit ménage matinal, et dans l’après- midi elle allait dans les rues.

      La cabane où elle entra fleurait la moisissure ; les murs et les rideaux décatis grelottaient ; tout était humide, comme elle n’avait pas allumé le gaz depuis deux jours. Or, non loin de cette masure logeait humblement Anselme. Celui-ci avait presque tout de quoi embrouiller le cerveau des dames. Les soirs venus, il prenait place au deuxième balcon qui fixait la gauche, torse nu, dévoilant son buste de bel homme et ses cuisses velues.  Quelques femmes le regardaient passionnément en passant sur la piste. Delà, il pouvait souvent voir Aurèle, seule et abattue; pleurant quelque fois. Il venait en de pareilles occasions la consoler et lui demander son véritable problème.

      L’absence permanente d’Henri était une opportunité pour le courtisan de sa femme. Dès leur premier contact, il commença à lui demander d’abandonner cette vie fastidieuse pour l’épouser ; ainsi, il brulerait sa misère et sur sa cendre naîtront la richesse et le bonheur qui semblent toujours flatter le cœur de chaque homme. Mais elle s’était agrippée sur Henri et l’aimait malgré leur misère. Son voisin lui avait ensuite proposé une relation discrète ; elle ne voulait pas.

 

La nuit tomba effectivement, alors qu’au ciel la lune creusait les nuages de ses pâles rayons pour épier la terre profonde. Aurèle tressaillait au moindre bruit. Après, un bruit de pas pesant fonçait vers la maison, elle s’angoissa, scruta, et un homme charmant dans le chambranle parut, dont le sourire accroissait la luminosité de la pièce : c’était Henri ! Elle se leva du divan sans tarder, ravie et alla se jeter dans ses bras. Il lui demanda comment allait leur bébé dans son sein. Exténué, Henri tomba dans le canapé. Sa femme fouilla vivement son sac et porta un paquet qui contenait leur repas du jour. Quand ils s’attablèrent, elle lui demanda en souriant :

 

      -Comment était la journée ?

      - Trop moche ma chérie! Rétorqua t-il.

      - comment ça ?

      -j’ai trop souffert, et de surcroit je n’ai presque rien vendu.

      - tu m’avais pourtant dit que tu vendrais mieux aujourd’hui !

      - oui, c’est que je comptais sur certains clients qui ne sont pas finalement passés au magasin comme prévu.

Ces propos chagrinèrent Aurèle et elle l’encouragea :

      -ça va aller !

      -on espère bien !

      Seule et désespéréeSincèrement, il avait perdu le sens de l’espoir. Même il se disait : « l’espoir est trompeur ».  Quelques minutes après, son téléphone retentit ; l’espoir lui revint, plus loyal. Un problème de réseau l’emmena à regagner le dehors d’où il revint dix minutes après, la mine changée, enthousiaste. Sa femme, qui se réjouissait dans son plat, ne nota rien. Il dit :

      -regarde ma chérie ; tout n’était pas fini pour nous !

      Cette parole sèche et inattendue la brusqua dans son plat si bien qu’elle l’abandonna aussitôt pour se rapprocher d’Henri.

      - quoi de neuf, mon amour ? demanda-t-elle.

      - c’est un ami qui m’appelle de Hambourg.

      - que t’envoie-t-il?

       -une bonne nouvelle ; devine-la.

       -vas-y! Dis la moi.

      - alors il me demande de venir pour un emploi qu’il a trouvé pour nous.

     Il regarda longuement sa femme, dans l’attente des cris stridents de femme en émotion. Mais, elle n’agréa pas ; aussi, sa mine changea :

       -et puis ? demanda-t-elle d’un air désinvolte. Henri, embarrassé, ânonna :

       -euh ! …mais… que je vienne travailler, non ? Tu ne veux pas ?

       Elle sanglota soudain. Henri l’aborda et dit :

       -oh ma pauvre Aurèle ; pourquoi donc dois- tu te lamenter ? N’est-ce pas une bonne chose qu’on trouve enfin un moyen de sortir de cette vie misérable que nous menons ?

       Elle leva sa tête, ses yeux avaient rougi et gonflé.

       -Et moi ? À qui me laisses-tu ?

       Il s’épuisa toute la nuit à l’apaiser. Il lui avoua qu’il ne pouvait pas l’abandonner ; qu’avec son premier salaire il trouverait un moyen pour la faire venir en Allemagne. Il lui rassura que ça n’allait pas tarder, qu’elle n’allait pas être déçue.

       Henri devrait voyager dès que son passeport serait disponible. Il devrait aussi bénéficier d’un prêt de son ami qu’il allait lui rembourser au bout de quelques années de job.

         Le jour arriva ; la séparation fut monstrueuse.  Aurèle souffrait atrocement de son départ, elle se lamentait inlassablement; mais elle allait embrasser le cours des faits. Les premières nuits, vides et glacées, étaient mornes ; ses yeux rejetaient impunément le sommeil.les jours étaient semblables aux nuits ; elle restait claustrée devant l’image terne du mur.

       Quelques temps après elle épousa le stoïcisme. Elle avait trouvé que ses pleurs ne constituaient point de solution. Il lui fallait faire ses visites prénatales et venir à bout des problèmes quotidiens ; elle sentit la contrainte de se rendre au magasin d’Henri au marché Mokolo. Elle travaillait de lundi à dimanche, du matin au soir. Parfois, quelques belles dames oisives  passaient dans leurs bagnoles et serraient devant elle ; demandaient le prix de la marchandise avant de s’en aller en éclatant des rires. D’autres la regardaient étrangement dans sa blouse de travail et elle se cachait sous son comptoir. Cependant, d’autres bonshommes admiraient son courage et se procuraient souvent des sacs de ciment par compassion. Ainsi, en peu de temps, elle s’attira des clients si bien qu’elle gagnait ordinairement trois fois mieux qu’Henri.

       Quelques mois plus tard, elle accoucha d’une jolie petite fille qui mourut deux jours après. Henri lui envoya  un coli  par un ami ; il contenait quelques produits de beauté des femmes, des vêtements et une lettre dans laquelle il lui souhaitait force et courage. Aurèle l’agréa, et son espoir s’élargit. Quelques temps après, Henri ne fut plus joignable ; ce même mois, Anselme appris l’absence de son concurrent et pouvait librement fréquenter Aurèle. Il l’attendait souvent les soirs gelés au pied de sa porte jusqu’à ce qu’elle retournât du boulot.

RiviereL’année s’écoula comme un cours d’eau, Aurèle faisait grandir l’entreprise. Henri demeurait dans l’ombre ; il ne manifestait aucun signe de vie. Aurèle était sure qu’il reviendrait mais pour quand ? Allait-elle vieillir sans goûter au vrai bonheur et au vrai amour ? Elle ne voulait plus attendre son bonheur à la tombée du ciel. Les entrailles de son cœur commencèrent à s’ouvrir et Anselme y prenait place peu à peu. Ce dernier, voulant se sentir bien aimé,  lui demandait souvent:

       -quand dois-tu  cesser de penser à ce vaurien de mari ? Tu devrais déjà l’oublier et refaire ta vie.

      - Je n’y arrive pas vraiment. Mon cœur bat toujours pour lui.

       -je te comprends ! C’est que tu crois qu’il pense toujours à toi.

       - Mais c’est vrai !

       -quoi ? Et pourquoi donc il ne t’appelle plus depuis des semestres ? Ah ! Je suis un gars et je connais bien les gars. Une wat aurait troublé sa tête et il t’a oubliée.

      Ces paroles la pénétrèrent,  et à force de les entendre, sans effort, elle tomba follement amoureuse d’Anselme. Ils menèrent une aventure qu’elle jugea dix fois plus romantique que les précédentes. C’était des voyages à Kribi, à Limbé ; des bals de nuit et d’autres balades d’agrément…Cette vie déboucha sur une grossesse inattendue. Et comme ils avaient  ruiné le magasin au point de le fermer, Aurèle pria le père de son enfant de devenir une fois son époux. Pour un début, il fut consterné ; mais il avait fini par assumer sa responsabilité.

      Femme Les jours se succédèrent, et bien avant le jour du mariage, Anselme appela sa fiancée chez lui pour une urgence.  En dépit de sa fatigue, elle descendit chez lui sans tarder, et sonna pour être reçue. Promptement, elle entendit des pas lents dévaler les marches ; et après un moment, une femme un peu vielle lui ouvrit. C’était sans doute sa belle-tante toujours occupée qu’elle n’avait jamais pu voir.

       -bonjour maman ! S’il vous plait je voudrais voir votre fils.

        La dame s’ébahit. Aurèle, embrouillée, corrigea :

       -Je…je voudrais voir votre neveu Anselme.

        Cette fois-ci, la femme lui pardonna la confusion, et en profita pour lui demander un service :

       -Mlle, nous sommes à la recherche d’un autre domestique depuis hier que ce boy nous a quittés on ne sait pour où. Avez-vous une proposition à me faire?

       Elle se retourna, désespérée, et s’en alla en larmes. Elle ne comprit rien de toute cette farce, de même que la dame.

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