Fleur brisée

Fleur Brisée
De Francine Ngo Iboum


Fleur brisée
INTIMITE


Il faudrait plutôt parler du Livre du ‘’moi’’. Le livre de la conscience d’un auteur. Appelons-là Anne, en disant paix à son âme. Toute la paix à l’âme de cette Anne, qui est morte, et de cette autre qui cherche encore et trouvera une belle raison de vivre, après avoir perdue la vie un soir, au milieu de neuf heures de la nuit, assassinée par un homme, qui tenait sa machette ferme entre les doigts, et qui préférait utiliser le poison qui pend jusqu’aujourd’hui entre ses jambes. Désastre simplement raconté, vous y trouverez de quoi annuler le point de votre agenda qui marquait le jour et l’heure de votre suicide. Racontée comme à un ami lointain dans une lettre, l’histoire que nous présente Francine Ngo Iboum est originale. Plus intime et vraie que littéraire, on y trouve les détails de l’existence tels que rarement trouvés dans les livres de viol. Mais l’angoisse de l’écriture d’une âme bouleversée y est ! Lisons pluôt.

ECRIRE L’HISTOIRE D’UN VIOL !
UNE THERAPIE LITTERAIREMENT MANQUEE

Gilles Deleuze écrit dans Présentation de Sacher Masoch : « La violence est ce qui ne parle pas ». C’est le silence. Comme celui que demande ton bourreau pour mieux exécuter son acte et te LAISSER TRANQUILE. Comme si un jour, tu serais encore tranquille dans ton existence.
Le viol est décrit chez Francine Ngo Iboum, comme une scène horrible à la quelle on pense pour se punir, pour trouver un coupable qui n’est pas plus loin que soi-même. On comprend donc cette façon de contourner une plaie comme si elle n’existait pas, et de ne toucher le centre que par sa propre pensée. Or, il faut bien que le cœur de la plaie soit manipulé. Seul le nettoyage en profondeur, dans les moindres recoins permet d’étouffer le virus, qui ronge…
Tout le long de ce texte de 117 pages, la narratrice étale une vie, une grande vie qui maintenant se présente avec des rides, parce que ses entrejambes perforées. De la vie d’avant, en passant par le journal intime jusqu’aux conseils qui viennent clôturer la pièce, on y découvre un quotidien qui n’a de particularité que le désordre. D’un instant à l’autre, d’un moment du jour du viol de la narratrice à l’autre, d’un fait banal qui renforce le trouble de celle qui raconte à un fait qui y trouve ses conséquences, le texte écrit par la jeune camerounaise arrive à provoquer même chez un homme, la peur. L’auteur raconte dans un style plutôt savant, cette longue transition qui aurait pu ne pas arriver. « Tout ce que j’ai pu retenir de cette nuit, c‘est que j’aurai pu empêcher cela, ça j’en suis sûre…»
À la lecture de ce texte, on se découvre devant un amas de pensées qui confluent vers une seule et triste issue : LE VIOL
Comme nous l’avons mentionné dans le début de cette analyse, la narratrice, violée, semble ne pas être prête à conter littérairement l’histoire de son viol. On y retrouve, autour du texte et dans le situations et événements environnants, beaucoup d’autres sous sujets qui semblent ne trouver place que dans ce que plus haut nous avons nommé désordre. C’est un désordre psychologique, un désordre mental qui se justifie dans l’atmosphère qu’intègre l’écrivain quand il (elle) est pris par le drame de ses personnages.

L’instant du viol a joué les classiques. Mais la cible ne me semble pas manquée, même si de l’annonce du cri du violeur, « si tu essayes de crier je te tue », il faut attendre et traverser 05 pages pour découvrir la scène essentielle que Francine Ngo Iboum réduit en trois mots « il me viola ».

Fleur briséeLE COMBAT

Dès l’ouverture du livre, ces mots que Friedrich Nietzsche marquaient fortement dans son ouvrage Le crépuscule des idoles vous accueillent : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ». Et si on sait que la force et le combat vont ensemble, on comprend pourquoi, dans une histoire de viol, il est important de lever la tête.
Tout l’ouvrage à lui-même est un défit, et l’auteur le doit à Pierre Barry NJEM IBOUM, son cher frère sans qui rien n’aurait été possible. (À César ce qui est à César.)
Le livre est avant tout, ici, un combat. Combat que mène dès le premier mot Francine Ngo Iboum, pour refaire une vie à sa narratrice. En effet, après ses études secondaires, le deuxième personnage central de ce texte (le premier étant le Viol), doit mener son combat social en ville. Comme toute jeune camerounaise, la jeune fille trouve dans la ville de ses psychoses, un toit non loin de son lieu de service (au début du texte). C’est là, que son combat contre son violeur n’aboutira qu’à sa chute et à l’éternel ruminement de cet instant que ceux qui ont été violés n’oublient pas.
Le combat dans Fleur Brisée est aussi celui de la vie. Chaque instant étant chargé de vie et de mort en même temps. Après l’accident de circulation de la mère de la narratrice cette dernière est évacuée dans la nouvelle ville où vivent ses deux filles ( la narratrice et sa sœur Nies.) Chaque nuit dormie est un supplice. « Nous dormions a même le sol » : nous sommes bien dans un hôpital, pesez vous-même la force du combat.
Ce combat est également marqué par Ten, un personnage d’un rôle majeur dans le texte, qui jusqu’à un certain moment ne souffre qu’à vivre comme un homme vivrait dans un foyer avec ses femmes. Sa vie est un autre calvaire, peut-être un peu moins que celle de notre jeune fille dévoilée, mais calvaire tout de même. « J’avais connu Ten à une époque très tourmentée de sa vie, époque pendant laquelle il était rempli de ressentiments envers le monde entier. A vingt-huit ans, il n’avait ni femme, ni enfant et surtout pas de boulot. Il se sentait déjà trop vieux et perdait un peu plus d’espoir chaque jour qui passait. »
C’est dans le souci de mener ce combat de façon définitive que le livre s’accompagne d’un ensemble de conseils pratiques qu’il vaut mieux tenir en compte.

TRAGIQUES

Le viol est là ! Dans une société perdue et abandonnée à elle-même. À ce titre, il faut partir de cette triste histoire sérieusement contée par Francine Ngo Iboum pour examiner la société dans son comportement. Les crimes rituels,- il y’a quelques jours on en annonçait encore au Ministère camerounais du crime sis à Minboman- et les disparitions subites s’ajoutent au chapelet des malheurs qui passent comme ça, sans être pris au sérieux, et contribuent à renforcer la peine d’une jeunesse assez problèmée et souffrante. Il convient d’ajouter à cette liste, (bien que non mentionnée par notre héroïne dans Fleur Brisé), le viol de la conscience et le mépris de la condition des pauvres, deux maux dont les coupables sont les églises de réveille.

Contée dans un ton calme et particulier, cette belle histoire de viol plutôt tragique arrive à émouvoir nos sens au point de nous amener à militer contre ou pour quelque cause importante. Tout y est ! Du viol répété «… en se rapprochant, il avait vu une jeune fille à demi inconsciente. Elle avait été violée toute la nuit, au même endroit que moi », en passant par les pertes de documents intimes « j’avais l’impression d’oublier quelque chose et j’avais raison, je ne retrouvait plus mon journal numérique » à la mort, « elle s’est mise à pleurer et m’a dit qu’il faut qu’on aille chez nos parents. Mon cœur s’est mis à cogner très fort contre ma poitrine. J’ai compris qu’il y’a un sérieux problème…elle a fini par m’annoncer la nouvelle : notre neveux de cinq ans, Miguel, venait de mourir… ». « Miguel ! Mon bébé ! Mort !!! » « …c’est le troisième enfant qu’elle enterre en moins d’un mois et de mi. Elle vient de perdre ses jumelles il y’a deux semaines », « « Miguel mort! ». Oui, mort et enterré ! Le rejet de la vie semble nous gagner l’existence. Voilà l’atmosphère qui couvre tout le texte. Cette juxtaposition d’événements tragiques - telle que retrouvée dans les contes citadins de Patrice Nganang, L’Invention du beau regard, éditions Gallimard, renforce notre intimité avec le texte via sa narratrice, autour de laquelle, le monde s’effondre.

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Nom du fichier : Francine Ngo Iboum - Fleur Brisée

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