Interview avec M. Buma Kor - Editeur camerounais

Notre équipe a rencontré l’écrivain et éditeur Buma Kor (Cameroun) au sein du campus de l’Ecole Supérieure des Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication (ESSTIC) à Yaoundé. Il revient dans ces échanges sur son parcours, ses œuvres et surtout sur sa distinction reçue lors de la dixième édition du FENAC 2016, dans son pays. 

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#CLIJEC_leMag’ : Bonjour monsieur Buma Kor, quelles sont vos impressions après la distinction que vous avez reçue à la 10e édition du FENAC a Yaoundé ?

Buma : Ce fut un jour incroyable de ma vie parce que j’ai reçu des nombreuses distinctions à l’étranger mais c’est tout différent lorsque votre pays vous honore et ainsi reconnait ce que vous faites depuis des années. Alors, je crois que ce fut… Non je ne crois pas uniquement mais c’était une façon d’attirer l’attention sur ce que je fais depuis des années ; notamment en encourageant les écrivains, en sensibilisant des personnes sur l’édition. Car lorsque je commençais l’édition, peu était connu de la différence entre un éditeur, un imprimeur et le reste. Ainsi c’est une distinction qui vient faire connaitre mon travail et depuis que j’ai reçu cette distinctions, de nombreux messages de félicitations me sont parvenus et tous disant que la distinction arrive un peu tard car j’aurais dû la recevoir depuis longtemps. Dans tous les cas il est important que quand vous faites quelque chose qu’on le reconnaisse et cela est des plus plaisant lorsque cette reconnaissance vient de votre pays. Pour cette raison je remercie Dieu et je remercie également tous ces gens qui m’ont nominé, parce qu’on doit être nominé par quelqu’un ; alors je les remercie et je pense que c’est également une façon de me prouver que j’ai encore beaucoup à faire. Je suis enseignant à l’ESSTIC depuis environ 23 à 24 ans et j’ai vu des jeunes sortir de cette école et c’est une fierté pour moi de voir ce qu’ils font une fois dehors. Alors je suis très heureux, fier et surtout humble d’avoir été honoré d’une si merveilleuse façon.

#CLIJEC_leMag’ : Ok. Monsieur, vous êtes l’un des pionniers de l’édition au Cameroun et vous avez formé de nombreux éditeurs ici à l’ESSTIC, alors, quelle est votre impression quand vous regardez le domaine de l’édition ?

Buma : Humm. Bien il est vrai quel’édition au Cameroun s’est développée mais elle est encore grandissante. Lorsque nous commencions, je crois qu’il n’existait que les Editions CLE et dans la société d’expression anglaise, il y’avait quelques petites maisons qui avaient émergées de l’imprimerie. Je me rappelle là Monsieur Tita qui utilisait son imprimerie pour produire bon nombre de ses livres et ceux des autres. Quand j’entrai alors en scène, étant donné qu’il n’existait pas de maison d’édition a  proprement dire dans la société d’expression anglaise, ma maison, BUMA KOR Publishing House, était d’office la première. Parce que la plupart des livres que nous vîmes, en ces temps des années 60s et 70s, étaient juste imprimés par des simples imprimeurs qui agissaient alors comme des éditeurs. Ainsi, je reviens au Cameroun après mes études au Nigeria et je crée ma maison d’édition dans les années 70s et c’est en ce moment que la société d’expression anglaise connait une vraie maison d’édition. Mais je ne publiais pas uniquement en anglais. Je le faisais également en française vu le contexte de bilinguisme. Alors ce qui me pousse de sitôt dans l’édition est qu’en 1976 le ministère de l’éducation fit une grande réforme du syllabus du primaire et du secondaire. J’avais jugé que cela était une aubaine pour lancer ma maison d’édition. Alors j’avais inscrit ma maison d’édition en 1977 avec le nom BUMAKOR Publishing House et je devais uniquement publier les manuels scolaires ; mais par la suite je remarquais que les manuels scolaires prennent trop de temps pour être édités alors en même temps je publiais également certains auteurs, des écrivains d’œuvres de fiction, etc. en ce temps l’édition était dans ses formes rudimentaires, et les hommes en savaient très peu de l’édition et ainsi ne distinguaient pas un imprimeur d’un éditeur. Je vous disais tantôt que la majorité des écrivains amenait leurs manuscrits chez des imprimeurs et ces derniers étaient vus comme des éditeurs. Mais quand je suis arrivé je prenais des manuscrits et les travaillais avec la collaboration de l’auteur pour obtenir un excellent manuscrit, avant de l’acheminer vers l’imprimeur. Et cela devenait toute une autre histoire car les gens pensaient, et cela est encore le cas aujourd’hui, qu’un auteur devrait produire son manuscrit et l’amener directement chez un imprimeur, ce qui n’est pas du tout séant. Cela m’a poussé à écrire quelques articles dans plusieurs magazines sur le rôle de l’éditeur dans la préparation d’un manuscrit à publier. Cela fut lors. Aujourd’hui, avec mes activités promotrices, car  à mon arrivée à Yaoundé je fus fait le délégué de l’APEC pour le West Cameroon d’alors. Ainsi je devais voyager dans tous les recoins du West Cameroon pour promouvoir l’écriture. C’est par là que je fus invité par Radio Cameroon Buea à produire une émission nommée Young Writer’s Forum. Ce fut une émission de justes 15 minutes. Mais il me fallait environ une heure pour produire cette émission de 15minutes. Cette émission avait pour but d’encourager l’écriture dans les différentes écoles et en milieu jeune en général. Cela fit énormément dans la promotion de l’écriture. Et quand je regarde cette distinction que j’ai reçue, cela réveille en moi des souvenirs des efforts de toutes ces années. Alors tous ce travail a formé de nombreux écrivains car dans nos école, surtout dans du coté anglophone, nous avions ce qu’on appelait School Magazine. C’est via ceci qu’on encourageait de nombreux jeunes plumes. Certains écrivaient des poèmes, les autres les nouvelles, des petites anecdotes, etc. nous devions alors les encourager et le School Magazine a été d’une aide particulière dans ceci car cela est grandiose pour un enfant de voir son nom publié dans un Magazine ; cela les encourageait beaucoup. Donc je collectionnais quelques-uns de leurs publications dans leur Magazine et je les lisais à l’antenne. Cela avait une grande portée car de nombreuses personnes suivaient l’émission et cela encourageait de nombreux gens qui écrivaient en ce temps ; et bon nombre d’entre eux continuent d’écrire aujourd’hui. Alors je réitère que l’édition au Cameroun a connu un progrès mais elle n’a pas encore atteint nos attentes puisque la plupart desdits éditeurs aujourd’hui n’ont pas reçu une réelle formation. Certains ont une formation en marketing, d’autres ont eu a travaillé quelques temps dans une maison d’édition et du jour au lendemain ont décidé de s’installer à leur propre compte sans toutefois avoir une formation sur ce que doit être une réelle maison d’édition. Cela est différent comparé a moi car j’ai non seulement été formé comme éditeur mais j’ai également travaillé pendant longtemps pour d’autres éditeurs avant de lancer ma propre édition. Rappelez-vous que j’étais le coordinateur de publication au CREPLA.  Ici l’une de mes taches consistait à préparer des programmes qui devaient être exécutés dans tous les pays africains membres de l’Unesco et du CREPLA. Cela était un programme de formation des libraires, des écrivains, des éditeurs et tous les acteurs de la chaine du livre. Alors nous avons vu l’édition grandir au Cameroun mais nous devons encore beaucoup faire, nous devons encore revoir la qualité du travail. Vous voudrez sans doute me demander qu’en est-il de l’imprimerie ? Parce que l’imprimerie demeure encore le maillon fragile de la chaine de publication et ce parce que nous n’avons pas encore d’imprimeurs vraiment qualifiés. La plupart de nos dits imprimeurs sont juste spécialisés en l’impression des petites choses comme des calendriers, des posters, etc. mais quand il advient au livre cela est toute une autre histoire. Très peu d’imprimeurs sont à même de produire un livre de qualité. C’est pourquoi vous verrez que nombreux de nos éditeurs locaux vont encore à l’étranger pour publier leurs livres ou pour les imprimer car là ils sont sûr de la qualité. L’une des choses qui est très important dans la production du livre est le type de papier. Les types de papiers présents ici chez nous ne sont adaptés à la production du livre, ils sont excellents pour des imprimeries industrielles mais pas pour le livre. Alors il serait très bien de voir des commerçants de papiers qui pourront nous fournir des papiers de qualité.

#CLIJEC_leMag’ : Vous êtes enseignant de projet d’édition à l’ESSTIC et vous avez formé déjà de nombreux éditeurs. Alors, croyez-vous que la génération peut être relevée ?

Buma : Comme je vous l’ai dit tantôt, mon combat consistant à promouvoir l’édition, j’étais très heureux d’apprendre que l’ESSTIC de l’Université de Yaoundé II avait ouvert une filière pour former des éditeurs. Et je vous assure que j’étais parmi les premiers professionnels qui furent invités à travailler avec le staff pour concevoir un programme de formation. En ce temps nous étions très peu mais après de nombreuses autres personne nous rejoignirent et ainsi de suite. J’ai vu ce programme se développer de ses débuts ; la différence entre l’ESSTIC et d’autres écoles de formation des éditeurs est que l’ESSTIC a une vue globale de la communication. Et l’aspect de communication dans la publication enseignée à l’ESSTIC prend ceci en considération. Donc quand vous venez pour être formé à l’ESSTIC, vous n’êtes pas juste formé comme éditeur de livre mais aussi comme éditeur de journaux, magazines, de musique, etc. donc vous avez-là toute cette formation globale. Mais comme je le dis toujours à mes étudiants toute édition commence par l’édition du livre. Car lorsque vous connaissez la méthodologie et la terminologie de l’édition du livre, vous allez vous en servir dans tous les autres domaines (spécifiquement dans les magazines, les journaux et aussi dans l’édition phonographique) car elles sont les mêmes. Donc la base de l’édition est l’édition du livre. Parce que l’édition fait directement appel à l’imprimerie et l’imprimerie est le bout de la chaine. Donc nous devons en savoir plus sur l’imprimerie. Alors je vous assure que la qualité des cours à l’ESSTIC a grandi et est encore grandissante au point où très bientôt nous aurons des cours au niveau Master, car pour l’instant nous n’offrons qu’une formation au niveau Licence. Donc très bientôt nous aurons une formation en Master dans les différents domaines de l’édition. 

#CLIJEC_leMag’ : Avec l’aide du ministre des Arts et de la culture l’APEC a été renouvelé récemment et un nouveau bureau a d’ailleurs été installé ; allez-vous rejoindre l’association a nouveau et continuer le travail ?

Buma : Oui, j’étais présent aux élections du nouveau bureau lors de l’assemblé de relance ; mais malheureusement je suis arrivé un peu en retard et donc je ne suis pas dans le nouveau bureau. Mais vous savez l’APEC est une association qui fut créée dans le but de rassembler tous les écrivains de tous les différents genres. C’est pour cette raison qu’il était nécessaire que l’APEC soit relancée avec un nouveau souffle. Et la nouvelle direction est des bonnes, d’ailleurs le nouveau président, Pabe Mongo, est quelqu’un que je connais bien, un ami avec qui j’ai grandi. Donc croyez moi nous avons un excellent avenir a présent a l’APEC. Vous savez là où il n’y a pas d’organisation dans une profession donnée, celle-ci ne grandi pas. Donc nous espérons qu’avec ce nouveau bureau nous aurons a mieux nous organiser et avoir de divers séminaires et rencontre afin de consolider et encourager des jeunes émergents, parce que nous sommes en départ déjà et des personnes devront forcement nous supplanter et nous devons les préparer pour la tâche. Nous devons préparer ces jeunes à faire face aux défis de nos jours.

#CLIJEC_leMag’ : Je rappelle que vous êtes écrivain. Alors présentez-nous brièvement vos publications.

Buma : Haha. Cela est un peu difficile, mais bon j’ai écrit quelques livres. J’avais d’abord commencé par la poésie, mon premier livre était Search Light, un recueil de poèmes et je l’avais publié je crois en 1973. Je l’avais publié parce que la partie d’expression anglaise du Cameroun venait à peine de rejoindre la partie d’expression française et on assistait là à un véritable clash de cultures. Le peuple d’expression anglaise ne connaissait pas ce qu’on appelait alors Caler-caler, c’est-à-dire qu’on fouillait votre maison, vous fouillait dans la rue a la recherche de la carte d’identité. Nous n’avions pas de cartes d’identité dans la partie d’expression anglaise du Cameroun. L’on vous y identifiait à travers votre photo et d’autres moyens, mais là nous nous retrouvions avec ce Caler-caler et c’était très difficile. Imaginez-vous qu’un matin vous vous réveillez et constatez que tout le quartier est entouré par l’armée et qu’on vous demande de montrer les factures de tout, qu’on retourne votre maison en fouille. Nous ne connaissions pas cela et c’était un vrai clash de cultures. Donc ma poésie cherchait à présenter les différentes réactions face à une situation. Et après mes études au Nigeria je suis revenu travailler pour le CREPLA comme je vous l’ai dit tantôt, et là j’ai écrit de nombreux articles scientifiques qui furent publiés dans divers magazines en Asie, Europe, Amérique. Ce fut des articles professionnels qui parlaient des différents aspects de l’édition, les différents aspects de l’écriture. J’ai également conçu des programmes de formation (comme je le disais) dans plusieurs pays. Donc la majorité de mes écrits est faite d’articles, j’en ai produit bon nombre. Mais plus tard lorsque j’eus terminé avec le CREPLA, j’étais le responsable d’une librairie en même temps que ma maison d’édition. En même temps j’avais commencé la chronique. Il y avait un journal, le plus grand d’expression anglaise, nommée The Herald, donc j’y avais pris un espace pour des chroniques. Nous étions dans les années 90 et vous savez que c’est en ce temps que le multipartisme et la démocratie furent introduits au Cameroun. J’avais alors pensée qu’il fallait que je fasse une contribution, parce qu’il y a cette variance entre parties d’expression anglaise et partie d’expression française du Cameroun. Ceux d’expression anglaise avaient une connaissance de la fédération, ils savaient que la gouvernance est faite par le peuple et pour le peuple, ils savaient que chacun a une responsabilité dans l’Etat. Dans l’autre partie ce n’était pas le cas. Dans la partie francophone on respectait beaucoup plus le gouvernement. Ainsi tout ce que le gouvernement dit est ce qu’il y a lieu de faire. Il y avait ce chamboulement d’idées et des divers partis étaient crées sous les encouragements du présent chef d’Etat. Et même ces différents partis étaient en discorde. Alors mes chroniques avaient pour but de ramener tous ces gens vers un objectif commun, puisque ceci est notre pays et nous ne devons pas réfléchir comme des étrangers puisque nous n’avons pas autre pays que le Cameroun. Je voulais faire comprendre qu’il ne faut pas s’attarder sur l’idéologie française ou anglaise mais penser en camerounais afin de construire cette nation. Alors le titre de ma chronique était Thinking Aloud et après des années des gens m’ont proposé de mettre tous ces textes ensembles et de les publier mais je leur ai dit qu’une chronique est faite pour une période précise et ce temps est révolu. Si je les publiais ensemble cela n’aurait plus de portée. Mais après dix ans des étudiants avaient collecté quelques-uns de ces articles et me l’avaient fait lire ; je fus surpris de constater qu’après tout ce temps ces articles étaient encore d’actualité. Cela m’avait convaincu et j’avais décidé de les publier ensemble sous le titre Thinking Aloud. J’ai également écrit des pièces de théâtre, et je fus primé par la BBC pour l’une de mes pièces dont le titre m’échappe. De toutes les façons j’ai reçu deux prix de la BBC et un de l’International Bibliographique Centre de Birmingham en Angleterre, ils m’ont récompensé pour mes pièces pour enfants. Donc je crois que la valeur de mon travail ne réside pas en la quantité des livres que j’ai publié, mais en le travail de promotion et d’encouragement des écrivains tant au Cameroun que dans plusieurs pays africains.

#CLIJEC_leMag’ : Ok. Un dernier mot sur l’édition de votre pays ?

Buma : Bien je crois que le ministère de l’éducation supérieure duquel dépend l’ESSTIC devrait mettre plus de ressource dans la promotion de l’édition. Car le problème ici demeurant est que la plupart des étudiants que nous formons n’ont aucun moyen d’aller plus loin dans leurs études. Bon nombre se sont tourné vers le journalisme. Même ceux qui travaillent pour la Crtv ou pour d’autres organisations, ont tous besoin d’approfondir leurs études. Voilà pourquoi nous veillons à ce que l’ESSTIC et le Minesup mettent sur pieds une formation en Master, afin que nos étudiants puissent revenir continuer leurs études. Ainsi, nous laisserons des empreintes comme une école qui forme des professionnels. Et je suis convaincu que le lendemain sera meilleur parce que l’édition est une partie de la communication ; donc si vous êtes formé comme éditeur, vous l’êtes également dans plusieurs autres aspects de la communication. Donc ce serait intéressant si nous avions plus d’éditeurs formés qui iront là dehors développer le domaine de l’édition. Voilà en quelques sortes mes espérances pour le futur.

#CLIJEC_leMag’ : Je vous remercie monsieur Buma kor

Buma : Merci a vous.


 

Propos recueillis par: Ulrich Talla Wamba (Cameroun) - Traduit de l'anglais par: Babila Samuel.

Cette interview est parue dans le magazine des littératures africaines "CLIJEC, le Mag'" dans son numéro 14 de Novembre 2016. Tous les droits réservés.

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