Dr. Justo Bolekia Boleká (Guinée Équatoriale) répond aux questions du CLIJEC

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Bonjour Dr Justo Bolekia. Pourriez-vous nous parler brièvement de votre parcours en tant qu’universitaire, écrivain et tout simplement, en tant qu’intellectuel qui s’intéresse à la vie politique de son pays?

Je n’aime pas du tout parler de moi-même. Je préfère que ce soient les autres qui parlent de moi. Ce sont les circonstances de la vie, de ma vie jalonnée de faits divers, parfois éloignés de ma culture, qui m’ont poussé à être ce que les gens croient que je suis: professeur de la plus ancienne université espagnole, écrivain qui cherche à recueillir les empreintes avec lesquelles on a façonné mon existence. Donc, je ne vis pas en marge de mon temps, ni de ma société, quelle soit africaine ou européenne, parce que j’ai été bâti entre deux réalité: l’endogène et l’exogène, le terroir que j’ai dû abandonner à cause du système politique des années soixante-dix. 

Aujourd’hui, des intellectuels équato-guinéens vivent encore exilés. Quels peuvent être les grands défis à relever pour l’avènement de la démocratisation réelle de la Guinée Equatoriale? La littérature, a-t-elle son mot à dire, dans cette entreprise ?

Je préfère que l’on utilise le mot «universitaire» au lieu du mot «intellectuel». C’est vrai que nous sommes encore beaucoup dans la diaspora, surtout en Espagne. Il y en a qui sont rentrés à cause de la crise économique qui a frappé l’Espagne. Mais ces universitaires guinéo équatoriens souffrent le mépris des domestiques du régime politique de notre très chère Guinée Équatoriale. Après plus de quarante ans d’exile, après avoir savouré les moissons de la démocratie, on nous demande de créer un autre concept de ce mot piétiné par nos dirigeants politiques. Tous ces universitaires qui sont restés dehors, ou qui sont rentrés, ne se sont pas engagés. Peut-être parce qu’ils ne sont pas conscients des stratégies du régime en ce qui concerne l’emprisonnement de la liberté de création littéraire ou culturelle. Je sais qu’il y a différents types d’écrivains, comme ceux qui tolèrent la violence du régime politique parce qu’ils ne connaissent pas d’autre régime. Mais il y a aussi ceux qui, vivant au pays, reflètent inconsciemment les traumas de cet espace violent. C’est dans ce sens que la Littérature devient le miroir de notre société, parce que l’État agresse constamment quiconque qui oserait dénoncer les injustices vécues chaque jour. La Littérature crée des femmes et des hommes engagés, vigilants et rêveurs.

Quelle est l’actualité de la littérature équato-guinéenne?

Il n’est pas facile de parler de la littérature guinéo équatorienne aujourd’hui. D’abord, parce qu’elle est ignorée dans l’ensemble de la littérature espagnole ou hispano-américaine. Ensuite, parce qu’elle est aussi ignorée et très peu cultivée en Guinée Équatoriale, puisqu’elle ne fait pas partie du curriculum des étudiants. Mais elle grandit quand même, parque les écrivains guinéo équatoriens augmentent en numéro et en publications. Il y a des poètes, des romanciers, des conteurs, etc. Mais malheureusement, elle n’est pas reconnue officiellement, puisque les écrivains ne reçoivent pas de prix. C’est grâce à l’effort des maisons d’éditions espagnoles que la littérature guinéo équatorienne se trouve parfois dans des librairies espagnoles. 

Parlez-nous un tout petit peu de la « Semaine de la Littérature équato-guinéenne », cet événement culturel organisé tous les ans par la capitale autrichienne, la plate-forme hispano-africaine de Vienne et l’association Birdike ?

Ce que l’on ne fait pas en Espagne, on le fait dans d’autres pays qui ne sont même pas hispanophones. C’est le cas de cette Semaine de la Littérature Guinéo équatorienne à Vienne. Au cours de celle-ci, les étudiants viennois partagent leurs connaissances avec celles des écrivains invités. J’espère que ça va continuer, parce que c’est vraiment nécessaire et intéressant d’y aller pour parler de notre littérature guinéo équatorienne. Permettez-moi de remercier les deux promoteurs de cette Semaine de la Littérature Guinéo équatorienne, Mischa Haendel et l’écrivain Joaquín Mbomío Bacheng.

S’il fallait faire le bilan de santé de la littérature équato-guinéenne en quelques mots, quel serait votre diagnostic ?

Je dirais qu’elle a besoin de beaucoup plus de diffusion, de reconnaissance, d’espace d’existence autonome en marge du pouvoir guinéo équatorien. Elle a besoin d’être connue en Afrique surtout là où on étudie l’espagnol (que ce soit au lycée ou à l’université). Elle a besoin d’un peu plus d’énergie pour justifier l’existence de l’hispanisme africaine.

Le secteur de l’édition en Afrique centrale et dans les pays d’Afrique noire au sud du Sahara connait encore de véritables problèmes. Quels sont, à votre avis, les grands défis à réaliser dans ce sens ?

Ce sont les États africains qui devraient verticalement développer la conscience lecturale de leurs citoyens, puisque s’il n’y a pas de lecteurs, la présence des maisons d’éditions n’aura aucune raison d’être. Il faudrait apprendre aux gens à lire, développer en eux cette curiosité de lecture pour savoir plus. Mais pour cela, il faudrait aussi satisfaire les besoins des gens (logement, sécurité, travail, logement, environnement sain, etc.) ainsi que la construction d’infrastructures (bibliothèques des quartiers pour les étudiants).

Y a-t-il aujourd’hui, les efforts aménagés en Guinée équatoriale pour soutenir la naissance ou la croissance d’institutions littéraires endogènes?

La jeunesse guinéo équatorienne a besoin de lire, de connaître ce qui est écrit par leurs compatriotes de la diaspora, du pays, ou dans d’autres pays africains. Il y a aujourd’hui certains espaces dans lesquels est soutenue la naissance ou la croissance d’institutions littéraires. Je parle des centres culturels espagnols de Malabo et Bata, du Centre Culturel Guinéoéquatorien (l’ancien Centre Culturel Hispano-Guinéen), ainsi que des Maisons de Culture dirigées par les jeunes de l’île de Bioko, ou la Bibliothèque Nationale. Disons, donc, que la littérature endogène est cultivée dans les Maisons de Culture telles que celle de Rebola, Batete, Basupú, Moka, Baloeri, Baney, etc.

Qu’en est-il, de l’intérêt de la jeunesse équato-guinéenne pour la littérature ?

On doit apprendre aux étudiants à lire, à aimer la littérature depuis leur plus jeune âge. Malgré cela, il y en a qui sont intéressés parce qu’ils voient dans la littérature guinéoéquatorienne leur raison d’être comme hispano-africains. Leur amour-propre demande qu’ils lisent des textes produits par leurs compatriotes.

S’il vous était donné d’assurer le contrôle et la gestion de la culture dans votre pays, quelles seraient vos premières résolutions ?

Gestion de la Culture dans mon pays? C’est un rêve très éloigné. Pour que je puisse assurer ou assumer la gestion de la culture, j’aurais besoin d’un système tout à fait démocratique, avec une conscience claire d’État, de donne gouvernance. Mais puisque vous avez posez votre question, voilà ma réponse: enseignement obligatoire des langues autochtones dans tous les niveaux, rendre officiels les langues autochtones dans l’espace de chacune, construction de bibliothèques, promouvoir l’édition du livre en langue autochtone, etc., etc.

Vous êtes l’auteur d’une riche publication. Lequel de vos ouvrages  aimez-vous le plus ? Et pourquoi ?

C’est une question difficile à répondre. Un père qui a plusieurs enfants les aime toujours. Il n’a pas de préférences. D’ailleurs, je jouis du livre au cours de sa préparation. Mais une fois publié, il ne m’appartient plus. Si je dois choisir, je choisirai les suivants: Diccionario bubi-español, español-bubi, Lingüística bantú a través del bubi, Aprender el bubi, método para principiantes, Löbëla, Los callados anhelos de una vida, Recuerdos del abuelo Bayebé y otros relatos bubis, etc.

Que représente la poésie pour vous ?

C’est la liberté d’expression et de pensée à travers les verses, à travers les mots créés par le poète. C’est aussi la liberté de mouvement que je réclame pour moi en tant que membre de ma famille, de mon ethnie et de ma communauté politique. La poésie c’est le regard vers le passé lointain Bubi (mon ethnie) et le besoin de trouver la raison de notre débâcle culturelle causée par notre collision contre la culture espagnole ou contre d’autres cultures. La poésie c’est mon intimité, donc, c’est moi-même. 

Quant-aux trois grands genres majeurs de la littérature, lequel est le plus pratiqué par les auteurs équato-guinéens ? Ce choix, est-il motivé ou alors influencé ?

Depuis que les Guinéo espagnols, d’abord, et les Guinéo équatoriens, après, ont maîtrisé la langue espagnole, ils ont pratiqué le roman comme genre littéraire par excellence. C’est le cas de Leoncio Evita Enoy (auteur de Cuando los combes luchaban, 1953), Daniel Jones Mathama (auteur de Una lanza por el boabí, 1964), María Nsué (auteur d’Ekomo, 1987), Donato Ndongo-Bidyogo (auteur de Las tinieblas de tu memoria negra, 1987), etc. Ce genre a été utilisé beaucoup plus par l’ethnie majoritaire (selon le faux principe démocratique d’ «un homme un vote».

Mais ils ont aussi pratiqué la poésie (surtout les écrivains des ethnies minorisées comme les Bubis (Ciriaco Bokesa Napo, Juan Balboa Boneke, Gerardo Behori Sipi, Recaredo Silebó Boturu, etc.) ou les Ámbö (Francisco Zamora, Juan Tomás Ávila Laurel, etc.).

Quant au théâtre ou aux contes, il y a eu très peu d’écrivains qui les ont pratiqué. Mais n’oublions pas que le nombre d’écrivains guinéo équatoriens augmente et je suis sûr que les nouveaux choisiront aussi l’un de ces deux genres. 

La satire dans votre essai : la Francofonía. El nuevo rostro del colonialismo en África (la francophonie. Le nouveau visage du colonialisme en Afrique) est manifeste. N’avez-vous pas reçu des pressions diverses ou de désagréments depuis que vous l’avez publié?

Nous sommes devenus les vrais maîtres des langues qui nous ont été imposées depuis pas mal de temps. Nous avons accès aujourd’hui aux chroniques historiques pour connaître les crimes commis par nos mères-patries, et nous avons toutes les conditions requises (universitaires, chercheurs, enseignants, etc.) pour lire, écrire et publier. À vrai dire, je n’ai pas été victime de quiconque pression pour avoir publié ce petit livre, peut-être parce qu’il est basé sur des faits démontrables. 

Avez-vous déjà été victime des pressions depuis que vous avez entamé votre carrière littéraire ? Si oui, lesquelles ?

En 2005, j’ai publié un article dans l’annuaire de l’Institut Cervantes. Le titre c’est Panorama de la literatura en español en Guinea Ecuatorial. Je me souviens que dans le texte envoyé à la rédaction de l’annuaire, j’utilisais certains mots qui furent remplacés par d’autres un peu moins durs. Le changement obéissait à des raisons diplomatiques. Jusqu’à présent je ne comprends pas pourquoi on avait fait cette censure. L’influence de la Guinée Équatoriale sur ce qui est publié par les institutions espagnoles sur le pays géré par Obiang Nguema était très forte. C’est ce que je pensais. Ou je pense.

L’ensemble de vos publications poétiques, (löbëla, 1996 ; ombligos y raíces,  2006 ; las reposadas imágenes de antaño, 2008), en occurrence, aborde principalement la thématique du RETOUR AU PASSE.  Pourquoi un tel attachement au passé ?

Il y a aussi Los callados anhelos de una vida (2012) et Miradas invertidas versus percepciones alteradas (2014). Le retour au passé n’est que la manifestation de ma peur permanente de perdre mon essence culturelle. Comme j’ai souligné au début de cet entretien, j’ai été bâti entre deux modèles initiatiques: comme Bubi (mon ethnie) et comme Espagnol (par la colonie et la culture espagnole). J’ai eu besoin de réaffirmer mon identité à racine unique (de Gilles Deleuze et Félix Guattari), face à cette identité envoûtante que représente la Mondialisation ou l’Afropolitisme. J’écris pour me protéger en tant que membre d’un groupe en danger. Et la poésie n’est qu’un instrument pour essayer de récupérer ma mémoire culturelle. 

Pourriez-vous recommander un livre à la jeunesse africaine ? Si oui, quelles sont les raisons de ce choix ?

L’individu diffère selon son portrait socio-cognitif et son background culturel. J’essaie de connaître mes besoins et mes intérêts en ce qui concerne la lecture. Mais j’ignore ceux des autres, jeunes ou moins jeunes. Je crois que nos États devraient recommander les livres obligatoires en fonction du niveau des étudiants. Mais les États africains craignent trop le haut niveau culturel ou intellectuel des gens. Ils évitent à tout pris la liberté de pensée de leurs sociétés. Si vous insistez sur ma recommandation d’un livre pour la jeunesse africaine, je dirais Peau noire, masque blanc (Franz Fanon), parce que c’est un livre qui parle de la transformation de l’Africain qui a vécu l’exogénéité dans tout son étendu: langue, religion, gastronomie, politique, etc. 

 Juan Balboa Boneke appelle les écrivains exilés du début du régime de Francisco Marcías Nguema, premier président de la Guinée équatoriale, « la génération perdue ». Pourriez-vous nous parler de cette génération ?  

On l’appelle aussi Los años del silencio. C’est la génération perdue parce que jeunes étudiants apprentis écrivains étaient si choqués par la dictature du président Macías Nguema qu’ils vécurent une étape de blocage et d’incompréhension prolongée. En plus, ces jeunes écrivains (tels que Juan Balboa Boneke, Donato Ndongo-Bidyogo, Ciriaco Bokesa Napo, etc.) furent aussi abandonnés par leur Mère Patrie, l’Espagne, qui interdit quiconque publication sur la Guinée Équatoriale et qualifia le pays comme Materia reservada. Ces écrivains devinrent des exilés doubles dans leurs pays, à savoir: la Guinée Équatoriale et l’Espagne. Leurs œuvres révèlent le choque psychologique et les fortes impressions vécues dans l’étape 1969-1979.  

Quelle est votre actualité littéraire ?

J’ai besoin d’écrire beaucoup plus, mais le temps me manque. Je prépare trois ou quatre textes en même temps. Ce sont des textes sur la langue bubi (guide pour conjuguer les verbes dans cette langue), sur des récits inventés par moi-même, un roman et… (Permettez-moi de taire le quatrième). J’espère trouver des éditeurs après.

Un dernier mot à l’endroit de nos lecteurs et internautes.

Du courage, puisque lire implique un effort intellectuel considérable et souvent décourageant. Qui ne lit pas s’appauvrit. Mais il faut lire notre culture, il faut connaître nos réalités culturelles ou philosophiques. Nous devons arrêter notre transformation sociocognitive. On nous a dit que nous sommes des citoyens du monde. C’est faut. Nous sommes noir(e)s et nous le serons toujours. Donc, nous devons lire pour connaître la vérité qu’Occident nous a cachée toujours.

Merci Docteur d’avoir accepté de répondre à nos questions.

Merci à vous de m’avoir permis ces réponses. À bientôt. 

 

Propos recueillis par notre correspondant Cyrille Yomi - publié dans le Magazine littéraire 'CLIJEC, le Mag'' de Mai 2016 - Stock disponible

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