Le Grand Prix Littéraire d'Afrique Noire 2015, Hemley en entretien avec le CLIJEC

Portrait hemley plumencre

Hemley Boum, vous êtes donc, Lauréate du Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire 2015. Que représente ce prix pour vous ?

Ce prix est une reconnaissance de mon travail par des pairs pour commencer, puisque c’est l’Association des Ecrivains de Langue Française qui me l’a attribué. Ensuite, il donne une indication de l’évolution de mon travail aux personnes qui me lisent depuis le début et à ceux qui me découvrent.

Est-ce-que avec cette récompense, vous vous dites, Wouaouh ! L’objectif est atteint ?

Je me dis, c’est une bonne chose, je me dis j’en suis très heureuse, mais certainement pas que l’objectif est atteint. Il serait dommage d’écrire dans l’espoir de recevoir des prix et des distinctions. Des écrivains, hier et aujourd’hui n’en n’ont jamais eu sans que cela n’entache leur talent et certains couverts de récompenses n’en sont pas moins médiocres. Recevoir un prix est une cerise sur le gâteau mais ne saurait en ce qui me concerne, constituer une motivation suffisante pour écrire ou pour arrêter d’écrire.

Vous succédez à un camerounais, et vous devenez douzième originaire du Cameroun à être récompensée. Est-ce que vous dites, simplement, que le Cameroun est une terre fertile et remplie de plumes fécondes ?

Le Cameroun est une terre de lettres, de poésie, d’intellectuels. Il n’y a pas que ce prix là qui en témoigne, la littérature camerounaise rayonne de diverses manières. M’inscrire dans un tel héritage est une vraie fierté pour moi.

Votre livre « Les Maquisards » nous introduit dans les profondeurs du maquis dans votre pays. Est-ce votre hommage à ces indépendantistes et upécistes, Um Nyobe en occurrence ?

« Les Maquisards » est une fiction historique dont l’action se situe dans la forêt bassa. Il s’agissait pour moi de dire l’Histoire, la grande en partant de l’intime, des hommes et des femmes de rien, pour la plupart, des paysans qui se sont engagés dans cette bataille terrible pour se libérer du joug du colonialisme. Nos grands parents ont répondu présent au grand rendez-vous de l’Histoire humaine et l’ont payé très cher. Plus qu’un hommage, j’y vois ma contribution à la restauration notre de mémoire collective.

Ce roman ressemble un peu à un essai…Le choix du roman est-il fortuit ? Ou simplement, vous avez voulu que le message puisse, plus facilement passé ?

Il s’agit d’une fiction historique et le style impose des passages didactiques. Mais ce n’est en aucun cas un essai. J’ai choisi la forme romanesque non pour faire passer un message mais pour aller au bout de la complexité des gens et des évènements avec toute la licence dont j’avais besoin.

Cela n’est pas un choix fortuit. J’aurais fait un essai si j’étais historienne ou sociologue, un film si j’étais cinéaste. Mais je suis romancière. C’est le mode d’expression où je m’épanouie le mieux. Je relate des faits historiques certes, mais avant tout la force, la spiritualité d’une communauté, les engagements de ses membres les uns vis à vis des autres, les télescopages incessants des destins individuels avec des faits historiques importants. Nous sommes la chair dont est faite l’Histoire. En l’occurrence, dans ce cas, cette image est littérale. Les maquisards pour la plupart ont payé de leur vie, les répercutions de cette lutte sont encore perceptibles dans notre société aujourd’hui.

L’actuel Président de la République Française François Hollande en visite au Cameroun, en Janvier dernier avait assuré qu’ils étaient prêts à déclassifier les Archives pour enfin montrer à la face du monde, la vérité tant redoutée par certains. Pensez-vous que les camerounais sont prêts aujourd’hui à affronter ses anciens démons ? Ou à condamner les coupables (plusieurs seraient encore vivants) ?

Les déclarations de M. Hollande sont intéressantes et peuvent être considérés comme historiques. C’est la première fois qu’un dirigeant français de si haut niveau admet, même du bout des lèvres, que la lutte pour l’indépendance du Cameroun a donné lieu à une tragédie.  Notre propre timing m’interpelle davantage. Tous les deux ou trois ans, les camerounais par un biais ou un autre remettent cette histoire sur le tapis. Nous n’oublions pas, nous portons cela en nous, peut-être est-ce là, au-delà de la mort, la victoire inattendue des maquisards, le plus beau cadeau qu’ils pouvaient faire à notre génération. Je le vis ainsi quoiqu’il en soit.

Certains disent que c’est le passé, nous devons nous tourner vers l’avenir. Pourtant ce sentiment de gêne diffus que nous ressentons, que nous exprimons chacun à notre manière est bien lié à la violence endurée et au silence minéral qui lui a succédé. Comme s’il y avait là quelque chose de dangereux et pire de honteux. Nous ne pourrons pas faire l’économie d’un devoir de mémoire si nous voulons avancer en sérénité. Les condamnations et les représailles ne sont pas mon propos, ce n’est pas le plus important. Il s’agit ici de se réapproprier notre Histoire de l’accepter comme telle avec ses motifs de fierté et de désolation.

Hemley, la jeune génération se désintéresse de plus en plus du sujet. A qui la faute ? Avez-vous des suggestions pour renverser cette tendance triste ?

La jeune génération se désintéresse d’une version bâclée, édulcorée, mensongère de notre Histoire et elle a bien raison. La jeune génération réagit à l’angoisse indicible que cette guerre de libération a fait peser sur leurs parents et c’est compréhensible, la jeune génération refuse d’entendre des mensonges supplémentaires et je la comprends. Mais la jeune génération est aussi en quête d’équilibre, de vérité, d’explications, d’exemplarité. La jeune génération entend ce que des manipulations historiques ont provoqué dans un pays comme le Rwanda et s’en inquiète. La jeune génération vénère Mandela, Lumumba, Sankara, ces africains dont nous sommes tous si fiers. La jeune génération veut des réponses qui parlent à son intelligence, font confiance à sa capacité d’entendre, d’accepter pour se construire. De cela je suis persuadée.

« Les Maquisards » est certes inspiré des maquis chez le peuple Bassa au Cameroun. Mais plusieurs « maquis » se sont déroulés un peu partout en Afrique à l’aube des indépendances. Avez-vous un message à adresser à tous ces peuples qui vous lisent ou vous liront ?

Pour écrire cette histoire, je voulais une communauté forte évoluant dans un monde rural. J’ai choisi les bassa et la forêt. J’aurais pu écrire aussi sur l’effroyable maquis bamiléké, situer mon action dans les montagnes. En fin de compte, les bassa sont dans mon livre une métaphore de tous les peuples qui ont payés un lourd tribu à la colonisation. Le livre, au demeurant, a été perçu ainsi par les lecteurs si je me fie à leurs commentaires. C’est aussi l’intérêt de la fiction, elle permet de s’identifier : dans une singularité exprimée, lire notre humanité à tous.

 

Propos recueillis par: Ulrich Talla Wamba - Pour le Magazine littéraire, "CLIJEC, le Mag' - Num.006 - Mars 2016"

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